« C’est le premier qui vole à Rouen ! »

 

Rouen et l’aviation, c’est l’histoire d’une passion. Dès le mois de juin 1909 (un mois donc avant le vol trans-Manche de Louis Blériot), un « aéroplane à moteur » avait été exposé en centre-ville. Il s’agissait d’une « Demoiselle » appartenant à Santos-Dumont, animé par un 2 cylindres pesant 45 kilos, et faisant l’admiration de centaines de curieux.

 

Constatant cet engouement de leurs concitoyens pour les choses de l’air, quelques notables rouennais se regroupèrent autour de Marcel Debons, qui cumulait alors avec bonheur les présidences de l’Automobile club de Normandie… et du concours hippique. Leur ambition : organiser un meeting auquel participeraient les meilleurs pilotes du moment, aux commandes (bien entendu) des meilleurs avions. Ce serait pendant une grande semaine, du 19 au 26 juin 1910.

 

A cette date, nous l’avons dit, six meetings seulement avaient été organisés de par le monde, la France faisait office de pionnière en ce domaine. Betheny, dans la Marne, avait vu le premier en août 1909, puis les exhibitions s’étaient poursuivies à Juvusy en octobre 1909 et à Nice en avril 1910. Après une escapade à Saint Petersbourg en mai, les « fous » avaient retrouvé Lyon, en mai également, et s’étaient enfin produits à Angers début juin.

 

Le terrain choisi fut le champ de manœuvres du Rouvray, où un parcours de 3 kilomètres limité par des pylônes tiendrait lieu de « terrain de jeu ». Les différentes épreuves reçurent une dotation de 150.000 francs (or bien entendu !) et très rapidement, une vingtaine d’as annoncèrent leur venue, dont les noms figurent aujourd’hui au Panthéon des « vieilles tiges » : Morane, Latham, Cathanéo, Bathiat, Christiaens, Chavez, Van den Born, Paillette, Bruneau de Laborie, Audemars, Vrestraeten, sans omettre de citer le « gamin » Marcel Hanriot, dont les programmes affirmaient qu’il était âgé de tout juste 16 ans, mais que la comparaison avec son année de naissance (1896) et celle du meeting (1910) laisse à penser…qu’il était beaucoup plus jeune encore !

 

Ce fut d’ailleurs lui, Marcel Hanriot, le benjamin, qui eut l’honneur d’effectuer les premiers essais, le vendredi 17 avril, à 6h30. Le journaliste présent ce matin-là traduisit bien son émotion :

« Il roule, roule. L’aéronef se cabre, semble hésiter un instant, puis quitte le sol, il vole ! C’est le premier qui vole à Rouen ! »

 

Chaque aviateur disposait d’un hangar pour garer son avion. Des biplans de Farman, Voisin et Sommers aux monoplans d’Antoinette, Blériot, Tellier et Santos-Dumont (la « Demoiselle ») tous les grands constructeurs étaient représentés et les milliers de spectateurs présents chaque jour (20 francs au pesage, 5 aux tribunes, 1 à la pelouse) ne surent jamais où donner de l’enthousiasme tant les exploits furent sidérants. Morane s’en fut doubler la flèche de la cathédrale, Cathan2o remporta le prix de la plus grande vitesse avec 74 kilomètres/heure ; Morane celui de la plus grande altitudes avec 521 mètres, devant Chavez à 497 et Bathiat réalisa le vol plané le plus long avec 426 mètres. Des performances insensées, qui forçaient l’admiration.

 

« Ils en revinrent tous vivants ! »

 

Evidemment, toutes ces joutes ne se déroulèrent pas sans quelques…incidents . Van den Born, moteur en panne, fit du petit bois avec son Farman ; Audemars, dont la « Demoiselle » perdit une roue au décollage, se retourna et (raconta encore notre ami journaliste) « ligoté à son siège, resta un long moment à gigoter, les jambes en l’air » ; Verstraeten s’écrasa contre un hangar ; Latham perdit son hélice, son moteur explosa et il capota ; Bathiat surpris par un trou d’air (on ne parlait pas encore de dépression), chuta de quelques dizaines de mètres et s’en sortit indemne… Ah ! Le public en eut pour son argent et Paul Doumer, ancien président de chambre des députés (et futur président de la république), ainsi que Louis Blériot venu en ami, ne furent pas les derniers à féliciter les acteurs du meeting.

 

Non dénués de sens de l’humour, le gazetier de service nota malicieusement que l’on avait déploré l’absence d’Aristide Briand (pourtant invité), et faisant allusion aux sentiments anticléricaux de celui-ci : «  Ne serait-ce pas à cause des moteurs… Clerget ? »

 

Malgré les péripéties dont les aviateurs étaient victimes, nombreux furent les Rouennais (et les Rouennaise) qui reçurent, ces jours-là, leur baptême de l’air. Et notre lointain reporter de pousser un « ouf » de soulagement : « Ils en revinrent tous vivants ! »

 

Extrait de l’ouvrage « Fameux Rouennais, Rouennais fameux » de Roger Biot

Dans le même ouvrage :

L’aéronef de Cavelier sous le pont transbordeur

Un jeune pilote nommé Bertrancourt

 

Copyright Roger Biot, Editions PTC

 

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